samedi 10 mai 2008

République dominicaine : l’éclat total


RD, épisode 1 : que d’Amerlocs !
Arrivée sous une pluie battante à Luperon, un mouillage planqué dans une mangrove belle et calme. Nous sommes tout estourbis par cette eau qui se déchaîne sur le pont : ça fait des semaines qu’on n’a pas vu une goutte tombée du ciel. Le lendemain, quand le calme revient, il faut se rendre à l’évidence : nous sommes littéralement entourés de voiliers américains et canadiens. Pour eux, c’est l’escale clef avant la plongée vers l’est en direction des Antilles. Or, les Nord-américains ont tous un peu en eux quelque chose de Big Brother : les enfants, qui ont appris à se baigner partout, dans les eaux les plus transparentes comme les plus opaques (sic), déclenchent la stupeur chez nos voisins hygiénistes. Dans la seconde qui suit leur premier plongée, on vient nous voir en annexe, on reçoit des appels par VHF : surtout ne pas se baigner là, my God, it’s so dirty. Ah bon ?
La cohabitation avec les Américains va être l’un des faits marquants de notre passage en RD : nous sommes un peu agacés par leur manie de toujours regarder ce que fait le voisin, mais nous allons aussi vite apprécier le bon côté de cet esprit de clocher : il y a toujours un Américain prêt à bondir pour prêter main forte, que ce soit pour aider à trimbaler les courses ou… à extirper Yallingup de la vase. Et puis que c’est drôle de voir le pays le plus puissant de la planète empêché de se rendre à Cuba ! Chaque fois que nous évoquons avec les Américains notre prochaine virée au pays de Castro, ils ouvrent des yeux perplexes et rêveurs : impossible pour eux de rallier cette île qui est pourtant la grande banlieue de la Floride. Quand les enfants écoutent un équipage nous supplier (en rigolant) de les cacher dans les cales, nous économisons de longues heures de cours de géopolitique, et c’est toujours ça de gagner.

Mouillage hyper-tranquille à Luperon

Quand on n'a pas de drapeau, on le fabrique...

RD, épisode 2 : un pays si doux
La ville de Luperon ne figure sur aucun guide touristique. Quelle hérésie ! Dans cette petite ville de bord de mer, c’est toute la République dominicaine qui nous va droit au cœur. Des airs de salsa fusent d’un peu partout, des petits enfants errent à moitié nus dans la rue, les hommes jouent au dominos tandis que les femmes assises sur le trottoir picorent une assiette de riz. Ambiance tranquille et festive à peine troublée par le déchaînement des motos où l’on monte à deux, à trois et parfois même à quatre, bien entendu sans casque. A Luperon, même les Américains disparaissent ou alors, très discrets, au bras de quelques belles dominicaines, dans les bars ou les boutiques de téléphones portables où le cadeau fait mouche et permet d’aller droit au but. Nous adorons cet endroit de poules, de vendeurs d’ananas et de maisons grandes ouvertes sur la rue. Et puis, ici encore, nous faisons l’expérience de relations humaines qui valent toutes les thérapies de nos contrées prétendument développées : ici tout le monde se salue et se sourit. La vie est dure, et même très dure, c’est une évidence, mais personne ne semble se plaindre, car se plaindre est un luxe. Sourire revient moins cher. Très vite, nous prenons nos habitudes à Luperon. Grâce au conseil avisé de Jean-Claude de Drizard, nous faisons connaissance avec Francis, un belge marié avec Carmen, une dominicaine et qui a ouvert un petit resto tranquille à la sortie de la ville. Nous prenons aussi nos quartiers chez Steve, un américain, marié lui aussi avec une dominicaine, et qui a tout compris en offrant ces services Internet, restauration, lessive, cours d’espagnol, taxi, piscine, baby foot, et sans doute beaucoup plus encore. Jacqueline marquera aussi notre passage : cette mère de famille aux abois propose un jour de coiffer Tiphaine. Pour rejoindre sa maison, nous traversons le bidonvillage où les femmes se lavent entre quatre murs d’agglos au milieu des cochons et des chiens errants. La maison de Jacqueline est une pièce unique assez éloigné du concept des salons Dessanges. Mais Tiphaine ressort de chez Jacqueline avec les tresses africaines dont elle rêvait, les larmes aux yeux. Le cadeau de ses 9 ans.

Marché à Imbert

On comprend pourquoi Jean-Claude aime la RD

Moi aussi j'aimerais qu'on me cire mes sandales

Une coupe au bol pour Pablo...

...et des tresses africaines pour Tiphaine

Bon anniversaire Tiphaine


RD, épisode 3 : en rang par deux
Avouons que la République dominicaine ne nous faisait pas plus rêver que ça avant notre arrivée. Pour nous, c’était un pays offert en pâture au tourisme de masse. Une sorte de grosse terre bordée de sable blanc bon marché. Et à ce titre, nous pensions qu’elle ne serait rien d’autre qu’une escale assez insignifiante sur le chemin vers Cuba. Le coup de cœur pour Luperon nous ravise. La vie est si douce ici et aussi si peu chère (on mange à 5 pour 5 euros) que tout nous pousse de l’avant. Cette énergie débordante nous conduit droit à l’école où nous faisons le forcing pour que la direction permette aux enfants de suivre une demi-journée de cours. Les intéressés sont moyennement ravis sur le coup, d’autant que là, comme partout ailleurs dans toutes nos escales de Gibraltar au Cap Vert, de Madère en Martinique, l’uniforme s’impose. Bon, le directeur se montre tolérant, mais ne démord pas sur le registre des chaussures : pas question de sandales. Il faut des souliers fermés. Mais vu l’offre proposée dans les boutiques du coin, et à moins d’imposer aux enfants leurs chaussures de montagne, on opte pour les chaussettes sous les sandales. Et ça passe… A 7 heures 45, Pablo est devant l’école en train de remonter ses chaussettes qui tombent et Corentin s’aperçoit qu’il a un pied blanc et un pied beige, mais le rituel matinal fait diversion : tous les élèves se mettent en rang pour le lever du drapeau, puis vient le tour de l’hymne national entonné dans un recueillement impeccable. Les trois enfants ont à peine le temps de se remettre de cette entrée en fanfare qu’ils ont ensuite dispatchés dans les trois classes correspondants à leur niveau. J’accompagne Corentin dans la classe des 4 ans. L’ambiance dénote avec la discipline du début de journée : la maitresse est seule au milieu d’une classe de loustics adorables, mais absolument pas cadrés. Les papiers volent en tous sens, les chaises sont poussées et tirées d’un bout à l’autre de la pièce, la pâte à modeler sert de projectile tout terrain. Cent fois dans la matinée, la maitresse remet les petits à leur place, sortant l’un après l’autre les maigres jeux dont elles disposent. En fait, la maternelle n’est autre qu’une garderie qui élève nos maternelles françaises au rang de prépa HEC. Les trois enfants sont ravis de leur matinée. Un goûter, avec petit gâteau et brick de lait, leur a été offert à 10 heures comme à tous les autres, la récré a duré pas loin de 50 minutes et les petits Dominicains, semblables à leurs parents, sont d’une douceur inimaginable. Pablo, Tiphaine et Corentin rêvent déjà de devenir élèves dans ce pays où l’on ne fait école qu’une moitié de journée et où les devoirs du soir sont une notion totalement inconnues au bataillon. Malheureusement pour eux, il faut se remettre au Cned et terminer l’avant-dernière évaluation (!!!!) pour la poster avant de partir pour Cuba. Et là, quel sketch ! En théorie, la Poste de Luperon ouvre à 8 heures et ferme à midi. Mais il est préférable de venir largement après 8 heures et largement avant midi pour ne pas trouver porte close. Quatre tentatives, quatre échecs. Finalement, nous abandonnons nos précieuses enveloppes aux mains de Francis qui, lui, vise sans doute mieux que nous…

Départ pour l'école

Pas d'uniforme mais le coeur y est

Lever du drapeau

Hymne national version fille...

... et version garçon

Atelier tissage pour Corentin

Un festival de couettes...

...de tresses et de pompons

Tiphaine avec sa nouvelle classe

Pablo et ses nouveaux copains

Corentin et sa nouvelle maîtresse

RD, épisode 4 : que du plaisir
Le séjour à Luperon se poursuit tambour battant. On s’offre tous les cinq de vraies vacances : canyoning, équitation et balade à la clé… Il paraît que Colomb, qui s’y connaissait en paradis sur terre, considérait cette île comme la plus belle des Caraïbes. On est à fond d’accord : avec ses cascades, ses parterres de fleurs, ses manguiers, ses bananiers majestueux, la République dominicaine nous rappelle la Dominique, cette petite soeur que nous avions tellement aimée. Et puis, encore une fois, tout est si simple ici, et les gens si bienvaillants. Personne ne s’enquiquine avec des normes inutiles. A 5 ans, Corentin monte à cheval tout seul sous le regard très professionnel de Mario, et quelques jours plus tard, il entame la remontée des cascades sur le dos de notre guide qui maitrise trop bien son sujet pour priver le petiot d’une expérience pareille. Et, pourtant, franchement, on l’avoue, c’était carrément chaud…

Ils n'ont pas besoin de selle, eux

Lonesome cow-boy

Bon Corentin, tu te mets en ligne ou quoi...

Heureux

Heureuse

Merci Mario

Canyoning aux chutes de Damajagua


RD, épisode 5 : Cacao mode d’emploi
Le meilleur pour la fin : alors que nous cherchons à visiter des plantations (de n’importe quoi, on adore), on tombe sur deux gars qui font le taxi comme des centaines d’autres en moto. Le client n’arrivant pas, ils proposent de nous conduire à une plantation de cacaoyer, puis de là nous amènent à l’usine de cacao. Avec le plus grand naturel nous pénétrons dans cette fabrique où les travailleurs haïtiens brassent, sèchent et charrient toute la journée des milliers de kilos de fèves de cabosse pour l’exportation. Le spectacle est déjà très fort.Mais voilà que le technicien en chef, Dimitrio, nous invite spontanément dans son bureau. Il sort de son placard un petit four d’étudiant dans lequel il se met à faire cuire une grosse platrée de fèves. Vingt minutes de torréfaction après quoi tout le monde s’emploie à décortiquer les fèves une à une. Nos deux motards relèvent les manches : ils sont bien là et rien ne presse en République dominicaine… A chaque étape, nous pensons que c’est fini, qu’il nous faut repartir chez nous. Mais pas du tout : Dimitrio sort maintenant de son placard un robot ménager dans lequel il verse les fèves et les broie. Au final : une belle pâte de cacao très amère, versée dans un gobelet et offert aux enfants. Nous ressortons de là, émerveillés par cette leçon magistrale de sciences complètement improvisée, complètement désintéressée et généreuse. Il ne reste plus qu’à doser le sucre et le lait pour faire du chococat (et là, c’est une autre histoire). Dimitrio, c’est promis, on t’enverra des dragées.
La République dominicaine, c’est aussi pour nous, une sacrée leçon de sciences écomico-politique avec ses colonnes d’Haïtiens à la peau noire et aux pieds nus parcourant des kilomètres à pied le long des routes pour rejoindre leur case en fin de journée. Ici et là, nous avons croisé Charles Edouard, Pierre-Paul, Louis… baragouinant un Français de quelques mots. Leur salaire de misère (moins d’un euro la journée de 10 heures) est envoyé de l’autre côté de la frontière qui partage l’île d’Hispanolia en deux. Même les pauvres ont aussi leurs travailleurs immigrés.

Cabosses

Récolte

Malaxage et fermentation des fèves de cacao

Séchage

Mise en sac

Stockage

Torrefaction des fèves rien que pour nous

Dimitrio, un prof enthousiaste

Décorticage

Mixage

Hum, la bonne pâte de cacao !

Merci à nos supers moto conchos !

dimanche 27 avril 2008

Du 31 mars au 2 avril - Traversée Culebra (Iles Vierges)-Luperon (République dominicaine) : musclée !

C’est la RD qui nous attend maintenant (la République Dominicaine pour les non-initiés). Départ à l’aube pour franchir les 330 milles, spi, manœuvres, etc… pour se rendre compte finalement que, le vent s’étant relevé, on va beaucoup trop vite. Zut, on est sur un méchant tapis roulant qui va nous faire arriver à Luperon en peine nuit. Luperon, une des entrées les plus délicates du voyage dans le noir ? Non, pas possible !
A 120 milles de l’arrivée, debout sur les freins, on continue sous trinquette tangonnée seule. Le vent est monté jusqu’à 25-30 nœuds (force 6-7), mais le problème, c’est surtout la mer : 4 à 5 mètres de creux avec houle croisée de SE et de NE. Impossible de s’arrêter derrière le Cabo Cabron car trop de houle, donc on continue. Grain à force 9, vitesse à presque 10 nœuds sous trinquette seule… Bon, il ne reste plus que les incantations.
Eole entend nos suppliques et se calme un peu. Il faudra même dans la nuit remettre du génois (avec la trinquette de l’autre côté, c’est joli) pour arriver à l’heure du petit déjeuner à Luperon. Ouf !
Et l’équipage dans tout ça ?
Il s’est merveilleusement comporté. A peine 2 ou 3 petits vomis pour la forme. Il n’est pas tombé à la mer quand une grosse déferlante a rempli le cockpit alors qu’il était en train de découper des poissons d’avril à accrocher dans le dos, a épongé sans broncher la centaine de litres qui est rentré dans le bateau à ce moment là, a cuisiné et dégusté la grosse daurade choryphène qui avait eu le malheur de passer par là, a fait le CNED et s’est permis de regarder « James et la Pêche Géante » pendant les grains violents du dernier soir.
Il s’endurcit, l’équipage de Yallingup… On va peut-être le garder…

26 au 29 mars - Traversée de la mer des Caraïbes : rapide


Latitude 10°56’N : c’est notre record Sud ! On ne descendra pas plus bas (snif !). La remontée infernale commence. D’ailleurs, c’est plutôt un catapultage qui nous attend au départ de Margarita en route pour les Iles Vierges espagnoles. Au bon plein / petit largue, avec presque 2 nœuds de courant au début, nous parcourons les 450 milles comme des brutes à plus de 7 nœuds de moyenne. 180 milles les premières 24 heures. Yallingup en grande forme qui a tendance quand même à prendre un peu l’eau tellement le pont est continuellement immergé. Il faudra reprendre l’étanchéité de la cadène tribord, mise à mal par l’empannage du Canal Saint Vincent au Cap Vert. En 2 jours et demi, nous passons en revue sans les voir toutes les petites Antilles. Tant d’îles, de lagons, de petits coins à découvrir… On reviendra, promis. Mais notre arrivée à Culebra, juste à l’est de Porto Rico, nous conforte dans le choix que nous avons fait : 48 heures de relâche au mouillage, avec plongée en aquarium à la clé et repos bien mérité.
C’est beau les IVE, et en plus nous sommes seuls. Ce coup-ci, ça y est, on est bien sorti du sentier battu. Sensation étrange de vivre un moment unique à la frontière entre deux mondes…

Ilôt Luis Pena, près de Culebra, Iles Vierges Espagnoles

Contents d'être arrivés

Coucher de soleil sur Porto Rico

Paquebot en route pour les Bahamas

L'équipage en route pour la RD

Et encore une choryphène

21 au 26 mars - Île de Margarita - La carte bleue à quel prix ?


Margarita, ville de Porlamar. Plage bondée et hurlante. Colonnes de béton (là, franchement, Papa, même-toi, tu pleures). Mouillage rouleur. Ville sous tension. Déplacement uniquement en taxi. Relever l’annexe chaque soir pour éviter de se la faire chourer. Cadenasser tout. Choc frontal. Enfants énervés. Parents fatigués : pas de ponton. Il faut tout trimballer à dos d’annexe : les bouteilles de gaz, les courses, le linge à laver, les 580 litres d’eau en jerrican. Mais… pas de vin. Encore une bonne idée d’Hugo : la vente d’alcool est interdite pendant toute la Semaine sainte. Heureusement, on se rattrape le lundi (tchin !), on récupère notre fameuse carte bleue partie de Toulon par DHL (89 euros, merci la Poste, merci papa, merci maman). Un vrai plus : rencontre avec 2 équipages sympas. Enswann ( avec Marc, Sophie, Enzo et Swann) qui s’embarquent pour Panama et le tour du monde, et Bulle d’O, avec Bertrand, Catherine, et leurs trois grands enfants. Bulle d’O a bien failli s’embarquer, comme nous, pour la RD et Cuba, mais s’est ravisé. Dommage, autant le dire maintenant qu’ils sont loin : on aurait bien aimé faire route ensemble. A voir leurs ados si ouverts, si tranquilles, ils nous donnent envie de remettre ça dans 5 ou 6 ans.... En tous les cas, une très bonne soirée resto avec eux et Enswann au resto Punto Criolo. Un établissement qui assure un très bon change (sous le manteau, bien sûr). A bon voyageur salut...

Margarita et ses buildings

Pire que les Baléares

dimanche 20 avril 2008

Du 8 au 26 mars - Los Testigos paradisio

Episode 1 : même pas peur

Ambiance série B le soir de notre départ de Grenade pour le Venezuela. Planquer le fric dans les recoins du bateau (Arnaud, qui nous loue le bateau, risque de retrouver quelques biftons dans une cale ou deux à notre retour). Constituer un faux porte-monnaie pour tromper les gangsters. Cacher les appareils photos, l’ordi, les lingots d’or et les diamants….

Nous essayons tant bien que mal de tenir les enfants éloignés de ces tristes gesticulations. Mais la vie en bateau fait que les enfants sont TOUJOURS dans un rayon d’écoute TRES PROCHE du rayon de parlotte des adultes. Lorsqu’on les retrouve enfermés tous les trois dans leur cabine, ils sont en train de glisser leur argent de poche sous les boîtes de jeux et les culottes…

La réputation du Venezuela est détestable vu des Antilles. Et les îles, tenues jusqu’à présent à l’écart de cette réputation, ne sont plus épargnées. Sur l’archipel des Testigos, un plaisancier a été blessé par balle cette saison. Et ça tombe bien : on met le cap sur les Testigos. Pas de bateau copain avec qui faire la route. On s’enfonce donc dans la nuit, tout feux éteints. Mais l’ambiance à bord est sereine. La lune est ronde et belle. Et, si après 6 mois d’aventure en tous genre, on commençait à être un peu plus courageux ?


Episode 2 :Wahoo !


Une nuit calme et 6 heures plus tard, les Testigos sont en vue. Sur l’horizon, les pétroliers étirent leur coque infinie. Aucun doute sur le cap : on a bien touché le pays de l’essence à gogo. Et quand, enfin, la côte est à portée de vue, on retient tous un peu notre respiration. Un paysage de toute beauté balaie en un clin d’œil nos appréhensions. Nous sommes à l’ouest de de Testigo Pequino, l’une des quatre îles de l’archipel, à Playa Real. Des cocotiers, du sable blond, une petite cahute en bois, un relief doux mais pas plat du tout. A notre droite, l’île et la plage s’évanouissent. Un étroit couloir par où l’océan entre et sort en grondant et puis, tout de suite après une autre île, presque à touche-touche qui lui succède : Testigo Grande. C’est une vision idyllique, d’une harmonie magnifique. Un 20/20 en création de paradis.

Nous longeons tout doucement la côte bouche bée. D’une lancha, ces petites barques de pêche qui fleurent bon les vacances avec leur bâche blanche, s’échappe un air de salsa. Cette musique riante nous précipite tout à coup dans un autre monde : nous ne sommes qu’à quelques heures des Antilles, du zouk, du reggae, des dollars, de la peau noire, de l’anglais, du créole, des accras et du lait de coco. Mais dans la nuit, nous avons changé de planète : nous sommes au pays des latinos !


Venezuela, nous voilà !

Arrivée sur les Testigos

Episode 3 : Pirate toi-même

Comble de joie, il y a un bateau au mouillage, et en plus c’est des Français. Trois heures après avoir jeté l’ancre, nous sommes à bord du Gentiane autour d’un verre.

Françoise et Jean-Pierre sont d’adorables Bordelais qui ont élu domicile au Venezuela. Les pirates ? La violence ? Françoise et Jean-Pierre rigolent doucement. Aux Testigos, il n’y a qu’une chose à craindre : le trop plein de beauté et de gentillesse. Au lendemain de notre arrivée, nous nous réveillons entourés de lanchas au bord desquelles les pêcheurs sifflent et reprisent leur filet. Les premiers que nous abordons nous offrent deux pagres. Le lendemain, une habitante nous offre un mérou et des bonites. Le surlendemain, un gringo tape à notre coque : c’est Eric, un franco-québécois, qui a jeté l’ancre aux Testigos. Encore un. Il nous tend une raie magnifique, et évidemment délicieuse.

Jour après jour, nous faisons l’expérience d’une relation humaine oubliée depuis le cap Vert et la Dominique : ici, les gens n’ont rien, mais ils donnent le peu qu’ils ont. Donner, c’est exister. Nous sommes ébranlés par cette générosité. En douze jours de présence aux Testigos, nous ne dépenserons qu’une cinquantaine d’euros. Nous faisons le vœu que les enfants, et nous-mêmes n’oublient jamais ce lien unique qui peut unir les hommes. Et très vite, nous rentrons dans le jeu : nous offrons des bières, des cocas, de la farine, du sucre… Car Hugo Chavez a si bien fait les choses qu’il n’y a plus ni lait, ni sucre, ni œufs dans les magasins. Le reste est vendu à de prix qui défient l’imagination : le kilo de farine est vendu 22 bolivars, soit 4 euros.

Dans une telle ambiance, nos réflexes sécuritaires s’émoussent jour après jour : le bateau qui est, au début, une forteresse imprenable finit ouvert à tous les vents, complètement béant.

Balade sur les hauteurs

C'est joli mais ça pique !

La machette, idéale pour se frayer un chemin dans les cactus.

Le bord de mer, moins hostile que l'intérieur des terres.

Episode 4 : une visite très attendue

Les enfants n’en peuvent plus : depuis la première seconde de leur arrivée, ici, il n’est question que de Chon Chon.

Chon Chon habite sur l’île de Testigos Pequino. Sa maison est un enchevêtrement de planches, de palmes et de tôles. Son lit est un hamac sous le auvent. Tous les navigateurs qui ont croisé par là ont rencontré cet homme aujourd’hui âgé de 80 ans. Son portrait est dans tous les blogs. Sa légende est sur toutes les lèvres. Il nous reçoit dans son petit paradis de terre battue et nous invite à manger le lendemain soir. Auparavant, il chausse ses palmes et nous conduits à un trou à langoustes, armé de son arme fatale : un bâton terminé d’un petit crochet. Chon Chon repère deux langoustes. Mais Chon Chon est un sage : voyant Corentin fatigué par une longue plongée, il ramène l’enfant à la plage oubliant les bestioles.

Nous sommes subjugués par ce vieillard si pauvre et à la fois si riche. Chon Chon a vieilli, sa télé offerte à tous les vents offre en alternance le son et les images, son parterre est jonché d’arrêtes de poissons, de poussins, de canettes et de noix de coco… Mais Chon Chon vit. Et savoir qu’un homme vieux et humble est encore en droit d’habiter un endroit si beau dans une telle liberté est d'un grand réconfort.

La plage de Chon Chon

Rencontre avec Chon Chon, une légende vivante

J'habiterais bien là, moi

Maman ils sont trop mignons les poussins de Chon Chon...

... et aussi notre ami Chun Chun

Episode 5 : d’autres belles …

Magnifiques snork(e)lings aux Testigos : il y a les flambeurs avec leur corps bleu marine pailletés de points lumineux. Les timides, rouges cramoisis, cachés sous les rochers. Les stars, corps bleus lumineux et grosses bouches outrancièrement fardés. Les enfants de Nemo, tout droit sortis d’un dessin animé, avec leur forme triangulaire et leurs couleurs de rêve. Les calmes, les speedés, les curieux qui viennent taper au masque…Et puis, bien sûr, les murènes, les mérous patauds, les langoustes et leurs antennes immenses… Chaque jour maintenant, nous plongeons pour prendre notre shoot. Le corail est notre maison de vacances, notre cinéma, notre théâtre, notre métro, notre jardin secret.

Celles-là, c'est pas nous qu'on les a attrapées...

... mais celle-là, oui, et à la main s'il-vous-plaît !

Episode 6 : … et grosses rencontres

Et puis, il y a cette nuit passée sur la plage de l’autre coté de Testigos Grande. La journée, nous avions repéré sur le sable d’immenses traces dans le sable genre pneus de 4X4. Mais il n’y a pas de voitures aux Testigos, seulement des tortues Luth qui viennent pondre du mois de mars au mois de juin à l’endroit même où elles sont nées.

Accompagnés de notre pote Eric, nous nous installons donc pour la nuit dans l’espoir de croiser l’un de ces monstres marins. Et, vers minuit, le miracle se produit : une grosse masse échouée sur la plage attire nos regards. On n’y croit pas. On se précipite. Des nageoires géantes s’ébattent dans le sable tentant de mouvoir le corps énorme qu’elles enserrent. Nous sommes seuls avec l’animal, émus aux larmes, nous embrassant les uns les autres.

Tout droit sortie de la préhistoire, et des rouleaux énormes de l’océan, la tortue peine. Elle a fait des milliers de kilomètres et la voilà maintenant qui se débat dans cet élément qui lui est si étranger. Chaque centimètre lui coûte, mais elle s’accroche. Le sable vole en tous sens. Enfin, elle s’arrête, mais ce n’est qu’un répit. Elle se met à creuser avec ses pattes arrières : un trou d’1 mètre, presque 2 mètres de profondeur ! Le travail n’en finit pas quand soudain une succession de petits œufs gros comme des balles des ping-pong dégringolent dans la fosse. La belle a accompli sa mission. On croit voir des larmes dans ses yeux à la lueur de la lune qui nous éclaire tant qu’elle peut. On voudrait l’embrasser, lui dire tous nos vœux de bonheur, mais le travail continue. Il faut enterrer les œufs puis rejoindre le monde de la mer.

Demi-tour marche. On pense qu’elle a du mal à trouver sa voie. En fait, elle veut brouiller les pistes pour masquer son nid souterrain. Pas à pas, seconde après seconde, elle rejoint l’océan infini, aidée des enfants qui la poussent vers le rivage. La tortue finit par s’enfoncer dans la nuit et disparaît comme elle est arrivée…

Pablo l’a baptisée Elena du nom de sa très chère amie d’école. Trois heures plus tard, une autre apparition se produira. Corentin l’a baptisera Camille…

Très grands moments Chance d’avoir assisté à un tel spectacle sans guide, sans groupe, sans barrière de protection. Une nuit inoubliable.

Pendant que les enfants se baignent, le bivouac se prépare

Tout est prêt pour accueillir dames tortues

Quelques langoustes en attendant

Soudain notre coeur se serre...


Quelle émotion !

Mé keskiféla suila


C'est déjà ma copine


Vas-y ma belle tu peux commencer à pondre...


Une cascade de petits oeufs gros comme des balles de ping-pong

J'aimerais tant repartir avec toi

Adieu, et bonne chance !


Au petit matin, et si ce n'avait été qu'un rêve...


Episode 7 : très cher Eric,

Comme d’autres Français, d’autres Québécois ou Suisses, tu as élu domicile dans ce coin de paradis où l’argent n’a aucune valeur. Ton petit bateau, Moby Dick, s’est figé depuis cinq ans face à la dune. Chaque jour, tu prêtes mains fortes aux pêcheurs ou tu charries des kilos de ciment pour permettre aux plus déshérités de se construire un toit.

Le jour où nous t’avons rencontré, tu nous as offert une raie. Un autre jour, tu nous as donné un jerrican d’essence. Même si le pétrole ne vaut rien ici, et si les poissons foisonnent, tes gestes nous sont allés droit au cœur. Comme ta gentillesse et ton alan. Tu sais, comme nous maintenant, le bonheur d’avoir touché une terre si sereine et si belle. Comme toi, nous avons bien failli retarder de dix jours, puis de vingt, puis de trente ans notre escale aux Testigos. Reste y encore un peu, histoire de nous donner l’illusion d’en être pas partis. Et, surtout, termine vite ton bouquin sur la cuisine à bord. On s’en régale d’avance (ça nous changera des recettes SEB)

De l’île de Margarita d’où nous t’écrivons, les immeubles poussent comme des champignons, les terrains vagues sont misérables, les taxis font office de voitures blindées et les boutiques dégoulinent de trucs aussi chers qu’inutiles. Tu manques aux enfants.

Hasta luego, Enrique.


La lougouste selon Eric, revenue à la poèle côté coquille avec aïl et huile d'olive. Aïe aïe aïe...


Eric, encore et toujours, avec son inséparable Cookie.


Il paraît que sur la plage tout en bas des tortues viennent pondre à la nuit tombée...

Episode 8 : « Mes 42 ans aux Testigos »

Le billet du capitaine (mais oui, mais oui, une fois n’est pas coutume !)

J’ai été particulièrement gâté pour mes 42 ans : cela avait déjà commencé à Carriacou aux Grenadines avec Tiphaine et Raphaël de Yann Emilie qui m’avaient concocté des messages codés en hiéroglyphes pendant une journée entière, avec petits montages à la clé et tout et tout.

Le jour J, le lendemain de notre arrivée aux Testigos, je fus prié d’aller me promener sur la plage de Chon Chon. J’en profitai pour aller discuter avec les pêcheurs de Margarita qui restent la journée au mouillage dans l’Archipel pour conditionner leur pêche et, comme c’était mon anniversaire, je revins avec une dizaine de poissons. Ça commençait bien !

Pendant mon absence, ça avait trimé dur sur le bateau, et notamment en cuisine. Un vrai menu gastronomique ! Jugez plutôt :

  • Petits toasts chauds au caviar d’aubergines et olives de Chaumarty.

  • Gratin de potiron et sa timbale de riz

  • Vivaro au citron vert au four

  • Flan des Tropiques au rhum et ananas spécial Pablo, accompagné de petits sablés spécial Corentin.

Mais ce n’était pas tout. J’eus droit à un joli bricolage spécial Tiphaine : une guitare en carton, boite de conserve et élastiques unique au monde, sans compter une myriade de petits mots d’amour des unes et des uns (et surtout d’une), des pliages papier, plus un dessin de Corentin avec bateau, maison et … soleil bien sûr !

Un grand merci à ma famille chérie.


Bon anniversaire !