lundi 21 janvier 2008

14 jours et demi pour rallier la Martinique

Une traversée de l’Atlantique à bord d’un voilier de 13 métres 50, chacun la vit à sa façon. Chacun de nous pourrait ainsi écrire cinq textes très différents, et même encore plus car c’est une expérience paradoxalement très intime à l’intérieur d’un huis-clos vraiment très clos.

Alors que peut-on dire qui soit commun à tous ?


Que cette transat a été infiniment plus simple qu’une « petite » nav entre Gibraltar et Madère, ou même qu’entre l’île de Sao Nicolau et Santo Antao au Cap Vert.

Que nous avons vu des pluies d’étoiles dans un planétarium géant, que nous avons été escortés par un baleineau pendant deux heures, que nous nous sommes baignés au milieu de cette grande étendue bleue sur la carte ;

Une traversée très reussite

Que nous avons joué au Kems, au Uno et aux petits chevaux dans le silence de l’océan, que nous avons transformé le bateau en arbre de Noël et fait les fêtes de fin d’année les plus sobres et les plus économes de tous les temps, mais aussi les plus rigolotes avec nos marionnettes, nos cadeaux à trois sous cachés dans la soute à voile et nos patatas à la poêle ;

Préparatifs de Noël. Les parre-battages sont de la fête

Une cheminée...

... en forme de soute à voiles

Merci père Noël !

Que nous avons fait du hissage du spi une affaire de famille ;

Que chaque jour, notre pendule était un peu plus folle quand à 8 heures, puis 9 heures, puis 10 heures, c’était encore nuit noire (même sans lunettes de soleil, précisons-le).

Que tout est allé vite, trop vite tant il est simple de s’abandonner aux alizés qui portent et poussent le bateau dans le creux de leurs grosses paumes de mains.

Alors, bien sûr, à l’arrivée, on se rend compte soudain comme tout pègue, tout est moite, tout sent le sel et la chaussette mouillée.

On réalise comme c’est bon de pouvoir poser un verre sur la table sans qu’il tombe, ouvrir un placard sans recevoir sur la gueule le pack de riz qui se répand dans l’évier. On redécouvre le plaisir d’être à plat, d’être au calme sans cette poulie qui grince, ces voiles qui battent, ces winches qui se déchaînent.

On retrouve ces assiettes si plates au lieu de ces bols rouges en plastique infâmes où l’on entassait son repas. On apprécie ces nuits non stop quand il y a quelques jours encore on se levait dans le noir pour enfiler son ciré et visser sa frontale, laissant une couchette plus étroite qu’un cercueil, mais si chaude, à sa moitié bâillante et franchement ingrate.

On jubile à laisser couler l’eau sans cogner contre le regard noir de Corentin. Le bonheur de l’eau douce, si douce…

Et puis, passés tous ces plaisirs retrouvés, on se retrouve cinq parmi des centaines et des milliers de semblables à la Martinique qui jubilent du matin au soir parce qu’ils boivent un ti-punch en maillot sur leur bateau de location.

On pensait avoir fait un truc pas mal, on rêvait peut-être un peu aussi d’être accueillis en héros de la résistance. Et puis, on se retrouve sales, mal coiffés, hésitants et titubants face à tous ces loueurs frais et si bien apprêtés. Leurs valises à roulettes passent et repassent sur les pontons. Dans nos vieux sacs à dos à nous, il y a des kilos de linge sale qui puent. Et pas même un autocollant Air France, placardé sur les bandoulières, pour la frime….

Des nuages de rêve

Lever de soleil au 13e jour

Hommage à eux



Au terme de cette aventure, il faut féliciter celui qui, au 11e jour de traversée, s’est plaint d’un point de coté sur son tribord ventral. Il n’avait pas fait de footing, pourtant. Pas même un petit match de rugby dans le cockpit. Et oui : le truc qui n’arrive que dans les livres, Pablo l’a fait : une crise de l’appendicite ! Trois jours donc à patienter allongé dans la couchette avec des gants glacés sur le ventre et un immonde antibiotique à la fraise en guise de repas de réveillon. Et lui qui venait à peine, après des semaines de combat acharné, de terrasser le mal de mer ! C’est vraiment trop injuste. Ça n’a pas été facile pour toi Pablo. Pour nous non plus d’ailleurs : on a eu un peu plus de toasts le soir du 31, mais il manquait vraiment un matelot pour border les voiles et remonter la ligne.

Les serviettes glacées sur le ventre, c'est bien, mais on va peut-être passer aux antibios, n'est-ce pas Pablo...

Et toi, Capitaine, qui a passé quatorze jours à border, à choquer, à prendre un ris, à l’enlever, à le remettre, à changer de place ton pontet de fortune, à batailler avec cette radio grésillante censée donner la météo, à aligner chaque jour un nouveau point sur la carte pour relever le moral de ta troupe. Ton vœu le plus cher était que nous prenions plaisir à cette traversée. Qu’elle ne soit pas un long décompte des jours qui restaient à tirer, mais un bonheur en soi, un moment unique dont nous nous souviendrions toute notre vie. Et peu à peu, tu as gagné ton pari : nous avons compté les jours moins de 10 fois dans une même journée pour regarder la mer, admirer les nuages, rêver, rire, manger, jouer…

C'est décidé...

... demain, je m'offre un GPS !

Tu as fini lessivé, et même un peu énervé, il faut le dire, mais tu as bien mérité les médailles que t’ont décernées les enfants. Tu peux ranger ton sextant, et lire enfin au calme « La philosophie allemande de Kant à Heidegger » en sirotant ta bière sous les cocotiers. Maintenant, c’est les vacances !!!

Pablo calcule le nombre de milles parcourus

La dernière salle de gym à la mode

L'équipe de nuit au grand complet

Lessive en phase rinçage

Douche de rigueur

Les matelots font le point

La traversée en (quelques) chiffres


Stock

1100 litres d’eau

5 Litres de rhum

1 Régime de banane

20 Kilos de farine

25 kilos de pâtes et riz

30 boites de thon et sardines

6 packs de beurre (et il en manque. On doit se rabattre sur la margarine. Beurk…)

1 courge de 7 kilos et des soupes mirifiques

8 litres de gaspacho en bricks

12 litres d’huile d’olive

... et pas mal de boîtes de conserves au goût plus ou moins subtil.

Et une baguette, une !

Nav

2100 Milles

30 prises et largages de ris

6 envois de spi

35 méridiens franchis (du 25e au 60e )

6 nœuds de vitesse moyenne

12 nœuds de vitesse maxi

3 empannages (euh, pardon, virements lof pour lof)

56 heures de moteur, essentiellement pour recharger les batteries (les panneaux solaires et l’éolienne sont de grosses feignasses)

320 heures à la barre sans broncher pour Marcel, notre pilote automatique (qui, lui, au moins, n’est pas une feignasse)

6000 coups de pompe à chiotte

600 ouvertures et fermetures de vanne

1 avarie : le pontet de fixation du tangon arraché (et ça a failli faire mal aux matelots qui étaient dessous en train d’essayer de faire leur gym matinale)


Pêche

1 dorade coryphène

1 anguille

et une choryfène, une !

Miam

8 chefs d’œuvres culinaires parmi lesquelles 2 pizzas, 1 cake salé, 1 gâteau doré, 2 séances de pop-corn et, le régal des régals, des bananes flambées au grogue capverdien.

0 mg d’alcool (et ça c’est pas cool surtout quand on passe Noël et Jour de l’An à bord)

A la soupe !

La meilleure pizza du monde


Baffes, coups de gueule et engueulades


Joker !


Devoirs



10 leçons de Cned terrassées


Pas de vacances pour les Cneders

Plouf

0 homme à la mer

1 doudou à la mer (nous ne t’oublierons pas petit Izard)

20 pinces à linge à la mer

1 baignade

Baignade en eau profonde sous très haute protection

Bobos

1 crise d’appendicite

175 bleus, bosses, égratignures, ampoules, courbatures…

3 vomis


Ôooooooo loin

4 oiseaux

100 poissons volants

1 baleineau

5 cargos et paquebots (et toutes ces centaines d’heures à veiller pour ça !!!! Remboursez !!!!)

Couchette anti-roulis top confort


La traversée en livres

Lire et relire les Club des cinq...

Version parents



Rue de la sardine de John Steinbeck : un vrai poème plein de bons bougres et de femmes légères. Quel style ce John !
Je m’en vais de Jean Echenoz : Un regard fendard sur le marché de l’art, un thriller qui n’en est pas un, un roman de voyage qui n’en est pas un… L’auteur s’intéresse plus au style qu’à l’histoire (tout le monde n’est pas Steinbeck) mais c’est quand même bien palpitant.
La folle allure, de Chrtistian Bobin Un regard très caustique sur la vie, les parents, le couple, le tout chantonné l’air de rien. Ça décoiffe. Une phrase au hasard : « Je pense que le grand art est l’art des distances : trop près on brûle, trop loin, on gêle. Il faut apprendre à trouver le point exact et s’y tenir. On ne peut l’apprendre qu’à ses dépens come tout ce qu’on apprend vraiment. Il faut payer pour savoir.
Haute fidélité de Nick Hornby : très drôle, très anglais, très émouvant. Très, très, très bien.
Le livre de Dina, tome 1 et 2, de Herbjorg Wassmo : une saga norvégienne sur la vie d’une femme pas possible. C’est beau, étrange, romantique, fascinant. Mais pourquoi j’ai pas acheté le tome 3 ?????
La boite noire, recueil de nouvelles de Tonino Benacquista. Fred a particulièrement bien aimé « Transfert » (vive les psy !
Au bonheur de lire : des extraits bien sympas de Pennac, Sarraute, Flaubert…


Version enfants


Pablo

Les enfants de la baleine blanche : le carnet de bord de 8 enfants qui traversent l’Atlantique. J’ai beaucoup aimé parce qu’ils ont fait le même voyage que nous et ça me donne des idées pour nos prochaines escales. Merci à Coline des Clés Ju qui me l’a prêté.
Moumine le Troll de Tove Jansson : un livre plein d’humour et d’imagination sur l’histoire d’un papa Moumine qui raconte son enfance à ses enfants. J’appelle ça un livre sans fin car il y a toujours plein de rebondissements. Mon livre préféré de toute la traversée. 268 pages.
Dans la tanière du yetide Yves-Marie Clément : Tom et Zoé ont un talisman magique qui les propulse dans l’Himalaya. Une histoire d’aventure qui fait peur, mais que j’ai beaucoup aimé.
Les CM2 à la Une, de Catherine Missonnier : des élèves de CM2 décident de faire un journal jusqu’au moment où ils rédigent un article qui tourne mal… Un roman policier et d’aventure sympa.
Le royaume de Kensuke, de Michael Morpurgo : Michael, un petit garçon de 11 ans, fait le tour du monde en bateau avec ses parents. Mais, à cause d’une maladresse, il tombe à l’eau et se retrouve sur une île mystérieuse avec son chien. J’ai adoré ce livre, mais j’espère que ça ne va pas m’arriver.
Graine de résistancede Arthur Ténor : En 1940, pendant la guerre, Rémy, 12 ans, se fait convoquer par un officier allemand parce qu’il lui a marché sur le pied. A partir de ce jour, il devient un petit résistant. Mais le pire, c’est quand sa mère dénonce une famille juive et que son meilleur ami se suicide. Il devra affronter les dangers lui-même. Un livre plein de trahisons et de suspens, mais qui finit bien.

Tiphaine

Le Club des Cinq au bord de la mer, de Enid Blyton : avec le Club des Cinq, on ne peut jamais, s’ennuyer. Il y a toujours de l‘aventure. Le seul ennui, c’est qu’on ne peut jamais s’en séparer, dans la cuisine, dans la chambre, à table et même dans les cabinets !
Le Club des cinq pris au piège : Claude, Mike, Annie, François et Dagobert, leur chien, gardent la maison des parents de Claude, quand, une nuit, la maison est cambriolée. Le jour suivant, Claude est enlevée… J’ai eu très peur en lisant ce livre plein d’aventure . J’ai adoré.
Basile et le secret de l’abbaye, de Gérard Moncomble : Durant le Moyen Âge, Basile, une petit garçon troubadour, se promène dans la forêt. Il a très faim et très soif. Il rentre dans une auberge où l’aubergiste n’est pas gentil. En fait, il va découvrir que cette auberge est un lieu de complot… Ce livre m’a tellement plu que je l’ai lu en trois jours, et pourtant il y a 78 pages. J’ai hâte de lire les autres tomes.
La collection des cabanes magiques, de Mary Pope Osborne : Tom et Léa sont deux enfants qui voyagent dans le temps grâce à une cabane magique. Il leur arrive plein d’aventure au temps des dinosaures, de la préhistoire, des chevaliers, des pirates…


Du 16 au 18 décembre - Tarrafal, île de Santo Antao, Cap Vert : mieux qu’à Thalassa

Nous terminons notre périple capverdien dans un coin de paradis complètement paumé à l’ouest de Santo Antao. Ici, tout n’est qu’ordre et beauté, pauvreté, calme et volupté. Un tout petit village à plusieurs heures de tap tap de toute âme qui vive. Les gens sont ici comme ailleurs au Cap vert : paisibles et pauvres, laborieux et souriants. Dans ce coin si paumé, l’école peut faire pâlir d’envie n’importe quel bled d’Ariège avec ses quatre classes surchargées et ses petits enfants en uniforme qui court pieds nus au milieu des poules.

Une choryfène de Tarrafal

Nous profitons peu de cet havre tranquille, trop occupés que nous sommes à préparer notre départ pour la transat. Mais nous n’oublierons jamais Tarrafal comme nous n’oublierons jamais ses rouleaux de folie qui nous retiennent sur ses rivages. Car le tout n’est pas de débarquer, il faut ensuite remonter dans l’annexe et regagner le bateau. Depuis Madère, nous avons appris à patienter : compter les vagues, attendre l’accalmie puis monter à toute vitesse dans le pneumatique et ramer comme des fous pour éviter le nouveau cycle de rouleaux. Malheureusement, nous ne sommes pas aussi forts que les pêcheurs capverdiens et la première tentative est désastreuse : alors que nous sommes tous les cinq dans l’annexe, une sorte de tsunami se dresse soudain face à nous, retournant l’embarcation, l’équipage et les rames comme une crêpe pathétique. Les enfants sont traumatisés. Les parents n’en mènent pas large même si nos copains de Morgane avait subi le même sort sous nos yeux à Porto Santo. Fidèles à eux-mêmes, des Capverdiens viendront toujours à nos cotés les fois d’après, scrutant la mer et nous poussant au bon moment pour éviter la cata, mais le mal est fait. Le dernier jour, Pablo tourne le dos à la plage et regarde vers le large. « Je ne veux plus descendre. Je veux aller par-là, au moins on risque pas de chavirer. » L’océan si paisible nous tend les bras.

Briefing à J moins 1 heure avant le départ

Alors on y va.

On est le 18 décembre. 22 heures 30. Des Français sont à nos côtés au mouillage. Ils nous font une petite ovation dans la nuit et nous crient « bonne chance ». Ancre relevée, voile hissée. C’est parti pour deux semaines de navigation, peut-être moins, ou peut-être beaucoup plus…


dimanche 16 décembre 2007

7 décembre : Santo Antao, beau, beau, beau

Ceux qui suivent ce blog fidèlement auront compris que Jean-Claude, le capitaine de Drisar IV, est devenu notre mentor. Fréd n’est pas loin de le vénérer. Heureusement, il l’a battu aux échecs. Ça rétablit les équilibres. Donc, Jean-Claude nous avait déconseillé des îles du Cap vert très touristiques, comme Sao Vicente ou Sal. Nous lui devons cette formidable rencontre avec Sao Nicolau. Et voilà que nous le remercions maintenant pour cette nouvelle escale à Santo Antao. Car si Nicolau est belle, Antao est splendide : ce morceau de terre, sorti de nulle part au milieu de l’Atlantique, abrite des montagnes vertigineuses, des forêts de résineux, un cratère semblable à une corne d’abondance avec ses bananeraies, ses plants de café, ses cultures de manioc et de pommes de terre…
En quelques minutes, on passe d’un désert aride, aux cyprès de Méditerranée, puis à une végétation tropicale nous rappelant les photos d’Isa en Asie. C’est une splendeur, et la route pavée qui relie le tout, entre ciel et terre, est encore plus belle que le reste.

Route de la corde entre Ribeira Grande et Porto Novo

Et puis, il y ce mouillage providentiel dans le port de Porto Novo avec une ancre d’un côté et un bout à terre de l’autre. Ça aussi, c’est une idée de Jean-Claude sans laquelle nous n’aurions jamais osé nous aventurer là. Après le départ de Drisar, nous nous retrouvons d’ailleurs seul voilier ici au milieu d’une petite flotte de chalutiers miteux et de barques prenant l’eau. Au début, on hésite et puis nécessité fait loi : on se baigne, on fait la vaisselle, la lessive…

Mouillage à Porto Novo

Notre bateau ressemble de plus en plus à un camp de gitans et nous sommes salés jusqu’aux os tant l’eau douce est comptée. Les Capverdiens font leur boulot sans se soucier de nous : à gauche, les ramasseurs de coquillages qui se donnent rendez-vous sur la plage pour casser les coquilles et en extraire les bêtes. En face, les passagers qui attendent les navettes pour Sao Vicente ou Sal. Beaucoup vont prendre l’avion et redevenir travailleurs immigrés dans leur HLM de Lisbonne ou Paris. On charge et on décharge les régimes de bananes, les big bags de sels ou de ciment, les chèvres, les vaches…. Un peu plus loin un cargo pourri avec sa grue pourrie. L’activité est cool, mais intense et plutôt bien organisée.
Allisson, un pêcheur, qui a fait le maçon trois ans en France, s’est pris d’affection pour nous. Un matin, nous lui achetons trois poissons et une raie. Le lendemain, il nous amène trois poissons en cadeau, apporte des coquillages aux enfants et nous proposent deux langoustes à prix d’ami. Pablo, Tiphaine et Corentin sont complètement mordus. Il y a des hameçons qui traînent partout sur le pont et il faut arrêter l’école tous les quarts d’heure pour voir si ça a mordu. Fréd zigouille et vide à tour de bras…. Bientôt on va tartiner nos pains du matin avec de la chair de maquereaux….
Nous attendons maintenant de finir la 4e évaluation du Cned. Un accouchement dans la douleur : 4 jours de travail, 20 devoirs écrits, 8 devoirs orals, des cris, des découragements et ces putains de cassettes qui n’enregistrent pas à la bonne vitesse, et ces putains de pas sur le pont qui font qu’il faut tout réenregistrer alors que c’était si bien parti…
Bientôt nous quitterons Porto Novo pour le petit port de Tarrafal, à l’ouest de l’île, puis pour la traversée. Adieu à tout ce petit monde du cap Vert et à cette population si hospitalière qui ne nous a jamais embêtés, jamais demandés de papiers, jamais truandés. Au contraire : nous avons toujours plus reçu que ce que nous demandions. Avant hier, le vent a poussé deux de nos pulls à l’eau. Des pêcheurs ont plongé tout habillés de leur bateau pour aller les repêcher.
Hier, Jailson nous a invité à son anniversaire et à celui de sa petite fille de 2 ans. On a bu du rhum, les enfants ont zouké jusqu’à minuit, pressés par une foule de petits noirs endimanchés, tressés, ravissants. Pour une première boum, ça déménageait comme il faut. Pablo avait un peu de mal à réfréner les gazelles.
La maison de Jailson, comme toutes les maisons ici, n’est pas finie. Il y a des murs de parpaings et une porte. Dès qu’un peu d’argent rentrera, on fera un couloir pour rallier la cuisine à gauche de la cour. Au milieu de ce chantier habité, il y a avait un énorme gâteau rose. On se serait cru dans un film. Au milieu de ses 150 cousins, belles-sœurs, neveux, oncles, tantes, parrains, Jailson nous a remercié d’être venus. Mais c’est nous qui le remercions.


Leçon de pêche de Jailson.

Paùl sort du brouillard

Papa et ses fistons

Champs de canne en fleur

Tout ce qu'il faut pour la Transat

Mmm la papaye, Corentin adore


P.S. Une pensée particulière pour Roger, le mari d’Yvette, marraine de Fréd. Roger est mort le 21 novembre. Nous l’aimions beaucoup, pour sa douceur, sa pétulance et sa galanterie. Roger était passionné par l’histoire du Moyen Age et, en particulier par Jeanne d’Arc dont il avait fait une relecture très moderne. Il était aussi passionné par l’histoire contemporaine puisqu’il s’était très tôt engagé dans la Résistance durant la guerre. Roger était plein de médailles qu’ils nous lèguent. Nous tacherons de continuer à les porter le plus dignement possible.

Sao Nicolau : l’enracinement

Dès le premier soir, le vent se met à souffler. Et il ne s’arrêtera plus. C’est une succession de rafales d’une violence inouïe. Je passe une nuit sur le pont à écouter l’ancre souffrir sur ses bases. Je me demande quand l’avant du bateau va s’arracher, que tout va pêter. Nous comprenons maintenant pourquoi Jean-Claude, ce vieux loup de mer, s’était mis à l’écart. Là-bas, au moins, il était à l’abri. Après son départ, nous nous empressons de prendre sa place. Mais les rafales sont encore très fortes et Fréd se casse une côte en remontant le mouillage empennelé (deux ancres) qui nous tenait tant bien que mal accroché au sol.
A part ce vent, à côté duquel le Mistral est un souffle de demoiselle, tout va bien. A Tarrafal, les enfants se font chaque jour de nouveaux copains, une ribambelle de petits noirs, tous maigres comme des bambous, sans parents apparents, sans horaires. Le rêve ! Nous nous lions avec Aurélien, un capverdien qui prend Corentin par la main et nous aide à trouver un peu de pain et des cartes postales. Car ici, rien n’indique qui vend quoi et où.

Aurélien, notre Sésame à Tarrafal

Les copains de Tarrafal

Un cahier et un crayon, le plus beau cadeau

Le dimanche, nous louons les services d’un aluger pour partir marcher à la découverte de l’île. Et là, c’est l’émerveillement. Alors que le sud est un désert de western, nous tombons sur une montagne de toute beauté. Sur le chemin, tout le monde nous dit bonjour. Les femmes portent de grosses bassines sur la tête et, à chaque virage ou presque, nous tombons nez à nez avec des ânes chargés de bouteilles de gaz ou de sacs de blé. De petits enfants, encore eux, montent et descendent les pentes raides avec leurs tongues et leurs shorts. Pablo, Tiphaine et Corentin, avec leurs lunettes de soleil et leurs souliers Decathlon, dénotent lourdement. Mais ils ont pensé à prendre des crayons, des feuilles de papier, trois gadgets. Les rencontres sont multiples. Les enfants échangent des dessins, des sourires, des caresses. A l’occasion d’une seconde balade, plusieurs jours plus tard, alors que nous pique-niquons, épuisés par une montée raide comme la justice, nous rencontrons 4 jeunes et leurs deux ânes. Ils viennent de gravir le même sommet que nous : comme tous les jours, ils rentrent de l’école et rejoignent leur village tout en bas dans la vallée.

Virée en Aluguer sur Sao Nicolau

Arrivée à Ribeira da Prata


Départ de Praia Branca

Des enfants de Fregatta

Retour de l'école pour 4 enfants de Covoada

Des enfants qui s'envient mutuellement

J'irai bien à l'école en âne moi aussi

Tiphaine avec Lendi et Milena

Un petit cadeau d'adieu

Ca fait du bien de manger un peu

Un peu plus loin, sur le chemin, nous croisons des vieillards d’un autre temps sur le muret. On se salue. Une vieille mamie édentée offre son biscuit à Pablo. On offre un abricot sec. Le vieux s’en va en claudiquant et revient de longues minutes plus tard avec de nouveaux biscuits et une bouteille de lait. Ces gens qui n’ont rien nous offrent le goûter.

Au dessus de Covoada

Au dessus de Ribeira da Prata

Rencontre
Papa et son fiston

Eh Papi, t'as vu ?

Rencontre à Estancia Bras

Avec Jam

Avec Miriam

Une pensée particulière pour Miriam, cette petite fille de Tarrafal, rencontrée un jour de sortie d’école. Contrairement à beaucoup d’autres, Miriam ne porte pas d’uniforme. Elle ne parle quasiment pas. Elle a fait la course avec les enfants, a joué sur le chalutier avec Tiphaine, ne s’est jamais soucié de l’heure qu’il était pour savoir quand elle devait rentrer. Le dernier jour, elle nous a regardés nous éloigner avec ce petit air de sauvageonne qui accepte mais ne comprend pas.


Cratère de Cova

Vendredi 30 novembre - Sao Nicolau, Cap Vert : le débarquement

Le soleil se lève à peine quand nous arrivons à Tarrafal. Une surprise de taille : Jean-Claude, son Drisar IV, ses 8 ados et ses 2 accompagnateurs sont au mouillage, très à l’écart du petit port. Les navigateurs sont souvent des moutons à se coller les uns contre les autres à l’intérieur des marinas. Mais Jean-Claude est un pur et dur. Même à Tarrafal où il n’y a aucun bateau ou presque, Jean-Claude tient ses distances. Nous mouillons quant à nous près du port, ou de ce qui y ressemble. Cette terre, devenue si proche, nous semble toujours aussi lointaine. Alors, on prend notre temps, on fait l’école. Après 6 jours de mer, le bateau est devenu notre île. Il faut du temps pour s’en arracher.

Quand nous débarquons en fin de journée, nous nous faisons tout petit dans l’annexe. Nos premiers pas au Cap Vert se font sur la pointe des pieds. On s’attend à Dieu sait quoi, mais tout est tranquille ici. Des nuées d’enfants déambulent en riant, souvent pieds nus. Les peaux sont noires, mais les visages sont métissés, le plus souvent très doux. Il y a plein de petites échoppes sans enseigne où l’on devine quelques rayonnages de boîtes de conserves et de sacs de graines. Très peu de voitures, pas de trottoirs, mais de belles rues pavées. Le premier contact est le bon. Notre petit gardien d’annexe nous attend. Il a fidèlement gardé notre second bateau en échange d’une pièce.

vendredi 14 décembre 2007

Canaries - Cap Vert : 6 jours - 6 nuits


Départ de la Gomera (Canaries) sur les rotules (3 jours qu’on remplit le bateau, qu’on brique, qu’on répare…) et un peu sur les nerfs : il serait si simple de partir direct sur les Antilles ! Le passage par le Cap Vert nous oblige à tout organiser d’ici pour la grande traversée, de prévoir une autonomie totale en eau, bouffe, gaz et électricité pour le temps supplémentaire de passage au cap Vert et, surtout, d’accepter l’idée qu’on ne périra pas là-bas (tourista, vol, pénurie, vents très violents, courants de folie, pas de Carrouf, pas de marina et plein de Noirs !) Pour la première fois, l’escale à venir nous fait moins rêver qu’elle nous inquiète. Pour la première fois, on part contents mais… à reculons. Et puis, première belle surprise, cette traversée se passe à merveille. C’est pas la croisière s’amuse, mais ça y ressemble presque. Le patch collé derrière l’oreille droite de Catherine et les petits médicaments homéopathiques distillés aux enfants font des miracles. Un ou deux vomis pour la forme (Corentin et Pablo tiennent à leur réputation), mais pas plus. Il faut dire que les alizés sont au rendez-vous : nous marchons vent arrière poussés par d’immenses vagues sur lesquelles surfent le bateau comme sur un tapis roulant. Rien de brusque dans ce mouvement où le voilier et la mer vivent (enfin) une harmonie parfaite, très belle.


Et puis on s’organise : dans ces journées si longues où le bleu succède au bleu, puis le noir au noir, il faut trouver un rythme. Faire comme si la vie continuait normalement. Donc on déjeune, on s’habille, on se débarbouille, on se douche même… Vers 11 heures, petit cours de gym à l’avant du bateau (le simple fait d’y accéder est en soi une expérience abdominale forte), pêche (euh…), navigation au sextant (euh….), déjeuner, sieste, atelier nœud avec Corentin en maître de stage, etc. Les enfants arrivent même un jour à regarder un DVD. On met Charles Trenet (Douce France) en jouant au domino. On fait le pain et une pizza délicieuse. Le soir, on regarde le plancton illuminer la mer. C’est merveilleux. Et puis, c’est l’arrivée des premiers poissons volants qui atterrissent sur le pont comme un gag, ou, comme un cauchemar, c’est selon, quand, en plein quart de nuit, en plein polard, l’un de ses trucs gluants vous atterrit dans le cou sans prévenir. Effet garanti !


Bon, les poissons volants finissent à la poèle et avec eux, une magnifique dorade choryphène qui salue des heures d’effort et de patience au dernier jour de cette mini-transat. L’île de Sao Nicolau se dessine dans la nuit. Mais une arrivée nocturne est exclue. Et puis on est bien, là, tous les cinq. Alors on appuie à fond sur les freins. Arrivée prévue demain à 8 heures dans le petit port de Tarrafal.